Se donner un genre
jeudi 5 novembre 2009 à 11:56 :: Forum de discussion ::#209
meeting n°7
SE DONNER UN GENRE
Où en sommes-nous, dans ce XXIe siècle déjà bien engagé, des « genres littéraires » ? Les distinctions du « roman », du « récit », du « poème », de la « nouvelle » sont-elles encore valides ? Des glissements se sont-ils opérés ?
« Personnages fictifs dans une action fictive » : définition a minima du roman selon Claude Simon. C’est en effet le seul dénominateur commun à La princesse de Clèves et à l’Ulysse de Joyce. Mais il est sans doute possible d’écrire des romans sans fiction aucune. Pensons aux deux derniers livres de Jean Echenoz qui ne ressortissent bien évidemment pas à l’entreprise biographique.
Poser cette question aujourd’hui en France n’a de sens qu’en y associant des écrivains étrangers. La nomenclature des « genres littéraires » entretient un lien profond avec l’histoire de chaque littérature, et la « short-story » n’est pas exactement le « cuento » comme celui-ci n’est pas exactement la « nouvelle ». Et que dire de ce genre majeur et si particulier de la « chronique » au Mexique ?
Patrick Deville Directeur littéraire
Commentaires
L’automne semble particulièrement propice à troubler la frontière des genres.
En effet le jury Goncourt consacra, en 2002, sous l’espèce du roman – refusant ainsi le prix au très beau Tigre en papier d’Olivier Rolin- Les Ombres errantes. Pourtant Pascal Quignard lui-même, interrogé par Jean-Baptiste Harang dans son film « Les Nouveaux Malfaiteurs » (Qu’est-ce qu’elle dit Zazie, visible sur le blog de François Bon), récuse en 1998 pour ses traités l’appellation de « romans », selon le critère retenu : dans le roman tout est faux (cf. définition de Claude Simon). Cette année, le Mémoire d’un fou d’Emma d’Alain Ferry1 (Le Seuil, Fiction & Cie), une belle « satire » au sens de Diderot, hommage à Emma Bovary en somptueux blason du corps de la belle, soit un roman moderne, c’est-à-dire, me semble-t-il, documentation érudite, fiction narrative, vision subjective et, par-dessus tout, forme, a reçu le prix Médicis de…l’essai.
« Nous n’avons pas besoin de genre », disait Quignard en 1998, quand, sur la même vidéo, Pierre Michon proposait d’annexer la vieille appellation de « roman » pour tout ce qui relève d’un « plus de prose », ajoutant que « tous ceux qui font fi de la connaissance poétique de leur temps sont de mauvais prosateurs ». Oui, disait en écho Jean Echenoz, « cette présence-là de la poésie dans la prose, elle me paraît tout le temps l’urgence, ligne de crête pas facile à tenir. ». De son côté – même source-, Pierre Bergounioux rappelait que le roman qui « ne tenait pas compte de la connaissance savante du monde social » ou bien participait de la « sous-culture des grands groupes qui tend à parasiter les consciences » n’avait pas lieu d’être, se réservant pour le « halo scintillant, inépuisable, merveilleux de ce qu’on peut appeler la possibilité », dans quoi, « se détachant de son objet premier : le monde réel », la « prose romanesque » avait « trouvé une sorte de justification seconde ».
Très sincèrement, la lectrice que je suis se fout de l’étiquette. On veut, je veux de l’informé, de la forme, du plus-de-prose et du réel augmenté… Alors, si l’on jette aux orties la question du genre, vous pensez bien que le découpage en plus fin des sous-genres du narratif relève à nos yeux, on dira, pour ne pas évoquer les débats de droit canon ou les indicibles tortures infligées aux mouches (qui souvent les mériteraient, mais ça va, ici et à cette saison, on les oublie)…du jeu de société pour temps gris et feu de bois dans la bibliothèque. Avec un verre de vin de palme ( ?) à la santé de Patrick Deville, dont on est paradoxalement contente que le beau livre Equatoria proclame sa qualité de roman. Consciente par ailleurs d’une grave méconnaissance des découpages ci évoqués dans les littératures étrangères,…
Cela dit, « se donner un genre », c’est effectivement une bonne manière de ramener le problème, entre souci de marque individuelle et appartenance à des normes collectives !